ToTem
Totem est mon tout premier album en quartet de jazz, enregistré en 2007. Il réunit des compositions originales et plusieurs improvisations totalement libres, explorant la rencontre entre l'écriture et l'instant, entre la forme et l'inconnu.
Le totem est un symbole ancestral que l'on retrouve dans de nombreuses traditions. Il représente un lien vivant avec une force invisible, une source d'identité, de protection et de sagesse. Il relie l'être humain à la nature, au sacré et à une dimension qui le dépasse. J'aimais l'idée que la musique puisse devenir, elle aussi, un totem : un point de ralliement où quatre musiciens se retrouvent pour créer une parole commune, sans autre guide que l'écoute.
J'ai eu la chance d'être entouré de musiciens d'une immense sensibilité et d'un remarquable talent : Olivier de Colombel aux saxophones, Adrien Daoud à la contrebasse et Johan Guidou à la batterie. Leur créativité, leur exigence et leur qualité d'écoute ont donné une profondeur particulière à chacune de ces pièces. Pour ma part, j'y signe les compositions et partage avec eux cette aventure où chaque interprétation devient une création vivante.
Plusieurs morceaux de l'album sont issus d'improvisations totalement libres, sans thème, sans grille harmonique ni structure préétablie. Ils sont nés exclusivement de l'écoute mutuelle, de la confiance et de la spontanéité de l'instant. Ces improvisations occupent une place essentielle dans Totem : elles témoignent de cette conviction que la musique peut parfois révéler davantage lorsqu'elle est découverte ensemble, au moment même où elle prend vie.
Coeurs
Cœurs est une composition née d'une intuition cinématographique. Dès ses premières notes, elle semble chercher les images qu'elle pourrait accompagner, comme si elle était la bande originale d'un film qui reste encore à écrire.
À travers ses mélodies et ses silences, Cœurs raconte sans paroles une histoire profondément humaine. Chacun peut y projeter ses propres souvenirs, ses rencontres, ses séparations, ses espoirs ou ses renaissances. La musique n'impose aucun récit : elle ouvre un espace où l'imaginaire de l'auditeur devient le véritable scénariste.
En tant que compositeur de musiques de films, j'ai toujours été fasciné par cette capacité de la musique à révéler l'indicible, à donner une voix aux émotions que les mots ne parviennent pas à exprimer. Avec Cœurs, j'ai voulu écrire une pièce qui porte déjà en elle cette dimension narrative, comme si chaque thème attendait son personnage, chaque harmonie son paysage, chaque silence son regard.
Plus qu'une musique illustrant une histoire, Cœurs est une invitation à laisser naître son propre film intérieur. C'est une œuvre en quête d'images, convaincue que les plus belles sont souvent celles que chacun porte déjà en soi.
Puisque tout passe
Puisque tout passe est né d'une improvisation totalement libre, inspirée par un poème de Rainer Maria Rilke. Aucun thème, aucune structure, aucune direction préétablie : seulement un texte, une écoute profonde et la confiance dans ce qui pouvait émerger de l'instant.
« Puisque tout passe, faisons la mélodie passagère ;
celle qui nous désaltère aura de nous raison. »
Ces mots ont ouvert un espace de liberté où la musique s'est imposée d'elle-même. Au fil de l'improvisation, nous avons eu le sentiment de ne plus chercher les notes, mais de les accueillir. Quelque chose s'est manifesté avec une évidence et une intensité qui nous ont nous-mêmes surpris.
Il existe parfois, dans l'improvisation, des instants où la musique semble précéder la volonté des musiciens. Chacun écoute davantage qu'il ne joue, et une forme naît naturellement de cette attention partagée. Puisque tout passe est le témoignage de l'un de ces moments rares, où l'éphémère laisse entrevoir une vérité plus profonde.
À l'image du poème de Rilke, cette pièce nous rappelle que tout est appelé à disparaître. Mais c'est précisément cette fragilité qui donne à chaque instant sa beauté, et à chaque note son caractère unique et irremplaçable.
Éclore
Éclore est une ballade née d'une sensation très particulière : celle de percevoir qu'en nous quelque chose est sur le point de s'ouvrir, de grandir ou de se révéler. Il existe parfois des instants où l'on pressent qu'une transformation silencieuse est à l'œuvre, avant même qu'elle ne devienne visible. Cette mélodie est intimement liée à cet état intérieur.
Il m'arrive encore aujourd'hui de l'entendre résonner en moi lorsque je sens qu'une porte est prête à s'ouvrir, qu'une compréhension nouvelle émerge ou qu'une part plus profonde de moi-même demande à éclore. Comme si cette musique était devenue le reflet sonore de ce mouvement intérieur.
Éclore est une célébration de ce qui grandit dans le silence. À l'image d'une fleur qui perce lentement la terre ou d'un bourgeon qui s'ouvre à la lumière, chacun porte en lui des possibilités qui ne demandent qu'à se manifester. Rien ne peut être forcé : chaque éclosion possède son propre rythme.
Cette pièce est une invitation à écouter ces mouvements subtils de l'âme, à accueillir avec confiance ce qui cherche à naître en nous, et à laisser la vie accomplir, avec douceur, son œuvre de révélation.
Hyperespace
Hyperespace est une invitation au voyage. J'imaginais de petits êtres facétieux, les Toons, décidant de quitter leur monde pour partir à l'aventure à bord d'une fusée. Mais pour atteindre les régions les plus lointaines de l'univers, un passage est indispensable : le Vortex, une porte mystérieuse reliant l'espace ordinaire à l'Hyperespace.
Tout au long de la pièce, la musique accompagne cette épopée. Les préparatifs du départ, le compte à rebours, l'accélération, puis la traversée du Vortex où le temps et l'espace semblent se déformer. Les thèmes se transforment, les harmonies s'étirent, les rythmes s'emballent, comme si les lois habituelles de la musique cédaient elles aussi devant celles de cet univers inconnu.
Une fois le passage franchi, les Toons découvrent un monde où tout devient possible. Les distances disparaissent, l'imaginaire prend le dessus et chaque nouvelle mélodie semble ouvrir la porte d'une galaxie encore inexplorée.
Hyperespace célèbre cette capacité que possède la musique à nous faire voyager sans quitter notre siège. Il suffit parfois de quelques notes pour franchir son propre Vortex et se laisser emporter vers des horizons que seule l'imagination peut dessiner.
Europe
J'ai eu la chance de participer en tant que bénévole à une quinzaine de tours d'Europe avec Amma, la Sage indienne que je suis depuis 20 ans. Elle étreint des milliers de personnes dans chaque ville et mon rôle est lié à la gestion de la foule, à l'accueil des personnes handicapées et la musique. Des tours d'une puissance et d'une intensité hors-norme qui m'ont façonné. Europe célèbre la beauté et la pluralité de ces experiences à servir l'autre. Je l'ai composé le lendemain de mon retour pour l'album qu'on enregistrait dans 15 jours.
Fragment
Fragment est une improvisation totalement libre inspirée par un poème de Rainer Maria Rilke. Aucun thème, aucune structure n'avait été définie à l'avance. Seuls les mots du poète nous accompagnaient, laissant la musique naître dans l'instant, au gré de l'écoute et de l'inspiration.
Le poème qui a inspiré cette improvisation est le suivant :
Fragment :
"Laisse tout arriver : la beauté et l'effroi.
On doit seulement aller : aucun sentiment n'est définitif.
Ne te laisse pas séparer de moi.
Tout est loin, et longtemps ;
mais ce qui advient est toujours proche."
À l'écoute de ces vers, nous nous sommes simplement abandonnés au moment présent. La musique s'est construite d'elle-même, comme un dialogue silencieux avec les mots de Rilke. Certaines improvisations donnent l'impression d'être fabriquées ; d'autres semblent se révéler à ceux qui les jouent. Fragment appartient à cette seconde catégorie.
Cette pièce est une invitation à accueillir l'inattendu. Comme le suggère Rilke, la beauté et l'effroi font partie d'un même chemin. L'improvisation devient alors un acte de confiance, où chaque note accepte de disparaître pour laisser naître la suivante.
Danse Macabre
Danse macabre est une réflexion musicale sur la condition existentielle de l'être humain. Depuis toujours, la vie et la mort se répondent dans une danse silencieuse, rappelant la fragilité de notre passage sur terre et la valeur de chaque instant vécu.
Cette composition ne cherche pourtant pas à peindre une vision sombre du monde. Elle évoque plutôt ce paradoxe profondément humain selon lequel, même au cœur de la tragédie, peuvent naître des instants de beauté, de compassion et d'espérance. Les contrastes de la musique traduisent cette tension permanente entre l'ombre et la lumière, entre l'inquiétude et l'apaisement, entre ce qui s'effondre et ce qui continue de grandir.
À travers cette œuvre, j'ai voulu rendre hommage à cette force discrète qui habite chacun de nous : celle qui permet de continuer à avancer malgré les épreuves, de transformer la souffrance en conscience, et de découvrir, au détour des moments les plus difficiles, des lueurs inattendues.
Danse macabre célèbre ainsi la résilience de l'esprit humain, cette capacité à faire surgir la lumière jusque dans les territoires les plus obscurs de l'existence.
40
Bulle
& 2ème bulle
Bulles I & II sont deux improvisations totalement libres, nées sans la moindre intention musicale préétablie. Aucun thème, aucune grille harmonique, aucun plan : seulement quatre musiciens réunis dans un même espace d'écoute, laissant la musique apparaître d'elle-même.
Le titre évoque ces bulles qui se forment à la surface de l'eau ou qui s'élèvent dans l'air avant de disparaître presque aussitôt. Les idées musicales surgissent de la même manière : fragiles, éphémères, imprévisibles. Certaines éclatent instantanément, d'autres se développent, se rencontrent ou se transforment avant de laisser place à de nouvelles formes.
Dans ces improvisations, chacun écoute autant qu'il joue. Les rôles s'effacent, les frontières entre accompagnement et mélodie disparaissent, laissant émerger une musique collective qui ne pourrait exister autrement que dans cet instant précis.
Bulles I & II célèbrent cette poésie de l'éphémère. Elles rappellent que certaines des plus belles créations ne sont pas le fruit d'un projet, mais celui d'une présence totale à l'instant, où la musique apparaît, flotte quelques instants entre les musiciens… puis disparaît, ne laissant derrière elle que le souvenir d'un moment partagé.
Le silence uni
de l'hiver
Le silence uni de l'hiver est une improvisation totalement libre inspirée par un poème de Rainer Maria Rilke. Comme pour plusieurs pièces de cet album, aucun thème, aucune structure ni aucun accord n'avaient été définis à l'avance. Seuls les mots du poète ouvraient un espace intérieur dans lequel la musique pouvait naître :
Le silence uni de l'hiver
"Le silence uni de l'hiver
est plein de choses à venir.
Comme une terre qui sommeille,
il porte déjà les printemps invisibles."
À la lecture de ces vers, nous avons cherché à écouter ce qui se trouvait derrière les mots plutôt qu'à les illustrer. L'improvisation s'est développée avec la lenteur et la profondeur d'un paysage enneigé, où tout semble immobile alors qu'une vie discrète poursuit son œuvre sous la surface.
Cette pièce est une invitation à faire confiance aux périodes de silence et d'attente. Car, comme l'évoque Rilke, l'hiver n'est jamais une absence de vie : il est le temps secret où se prépare ce qui, un jour, éclorera à la lumière.
La Dormeuse
La Dormeuse est une improvisation totalement libre inspirée par ce poème de Rainer Maria Rilke :
"Figure de femme, sur son sommeil
fermée, on dirait qu'elle goûte
quelque bruit à nul autre pareil
qui la remplit toute.De son corps sonore qui dort
elle tire la jouissance
d'être un murmure encor
sous le regard du silence."
Comme pour les autres improvisations de cet album, aucun thème, aucune structure, aucun accord n'avaient été définis à l'avance. Seuls ces vers de Rilke étaient présents, ouvrant un espace de silence et d'écoute dans lequel la musique pouvait apparaître.
Ce poème évoque un état de présence mystérieux, où le sommeil n'est pas une absence mais une manière plus profonde d'habiter le monde. Cette image d'un « corps sonore qui dort » nous a profondément touchés. Nous avons cherché à laisser la musique respirer avec la même délicatesse, sans jamais rompre le fil fragile qui unit le son au silence.
L'improvisation est née naturellement, comme si les mots de Rilke avaient préparé un terrain où chaque note pouvait éclore sans être pensée. Plus qu'une illustration du poème, La Dormeuse en est une résonance, une tentative d'habiter, par la musique, cet espace où le murmure, le silence et la présence semblent ne faire qu'un.

